Première objection de conscience de la Société des amis
Quakers, paix et objection de conscience
Derek Brett
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 19 juillet 2013
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Représentant de l’IFOR auprès de l’ONU à Genève

Traduction de l’anglais Sol Lancelin

Le développement de l’objection de conscience est étroitement lié à l’histoire du quakerisme, particulièrement à celle des quakers nord-américains, dès le milieu du XVIIe siècle. Une résistance au service de la guerre que les quakers ont toujours plus affirmé lors des grands conflits mondiaux, jusqu’à aujourd’hui où ils la défendent devant les Nations unies.

Le lien entre le quakerisme et l’objection de conscience est d’abord apparu en Amérique, où les quakers, avec les Mennonites et les Frères, ont été connus comme “ les Eglises de paix traditionnelles “. Plusieurs Etats les ont exemptés du service dans la milice d’Etat, leur demandant initialement, à la place, d’en payer les coûts pour que d’autres recrues servent ; finalement, dans certains de ces Etats, il fût admis que cela aussi était contraire à la position pacifiste des quakers, où il ne fut plus exigé de paiement compensatoire. Au moment de la guerre de sécession, il y avait des objecteurs de conscience quakers des deux côtés et c’est probablement là que l’on a vu l’apparition des premiers tribunaux du monde pour objection de conscience.

Les siècles suivants, alors que, après la France, tous les États, un par un, sur le continent de l’Europe, bâtissaient de grandes armées permanentes, appelant tous les jeunes hommes pour une formation militaire, le Royaume-Uni lui-même connaissait un temps de paix, jouissant de la sécurité d’être une île sans recrutement militaire obligatoire systématique. Et avec un service militaire entièrement volontaire, le pacifisme des quakers n’était plus un problème.

C’est seulement au début du XX e siècle, après les humiliations de la guerre des Boers, que s’est développée une campagne en faveur de la conscription au Royaume-Uni. Une contre-campagne a rapidement vu le jour, argumentant avec force contre tout type de service ou de formation militaire obligatoire, mais insistant aussi sur le fait que les individus devaient avoir le droit à l’objection de conscience pour ne pas prendre part à la guerre. Les membres les plus célèbres de ce mouvement étaient des intellectuels socialistes comme Bertrand Russell et Fenner Brockway, mais ce mouvement a rassemblé un grand nombre de quakers et de pacifistes d’autres appartenances religieuses.

Au déclenchement de la guerre en 1914, le débat est devenu plus insistant, avec au début, des campagnes massives de recrutement de volontaires pour lever la main-d’œuvre nécessaire. Mais en 1915, l’assemblée annuelle des quakers britanniques a estimé que même la mise à disposition dans les entreprises d’un service de substitution pour les objecteurs de conscience ne pouvait être acceptable, car cela équivalait toujours à forcer les gens à contribuer à l’effort de guerre.

Le résultat en fut que, lorsqu’en 1916 la loi sur le service militaire a introduit la conscription, elle a aussi admis une exemption pour les objecteurs de conscience, c’était la première fois que cela arrivait en Europe. Comme toujours, les premières dispositions étaient insuffisantes ; la mission d’évaluation des demandes d’exemption des objecteurs de conscience a été confiée à ceux-là mêmes qui étaient responsables de la levée des recrues ; ils y étaient notoirement hostiles et de nombreuses demandes ont été entièrement rejetées ; en conséquence de quoi, l’objecteur était par la suite traité comme un conscrit qui avait désobéi aux ordres militaires.

Le cas le plus célèbre a été celui des “ Français “, environ cinquante objecteurs, parmi lesquels quelques quakers, qui ont été emmenés en France de force, puis condamnés à mort par peloton d’exécution pour avoir désobéi aux ordres au front : mais, dans ce cas-là, aucune des exécutions ne fut effectuée, en faisant juste une part d’un schéma de torture physique et psychologique.

Aucune instruction ne demandait aux membres des quakers de refuser le service militaire, cela restant un objet de conscience individuelle. On a estimé que sur 1 666 Quakers, qui étaient éligibles au service militaire pendant la Première guerre mondiale, 560 ont en fait vraiment servi, dont environ 250 qui s’étaient portés volontaires avant que la conscription n’ait été établie. D’autres, tout en n’étant pas prêts à se battre, ont créé l’Unité d’Ambulance des Amis ( FAU ) , pour apporter une assistance médicale sur la zone de guerre. Quand la conscription a été mise en route, il y eut des tentatives pour intégrer la FAU directement dans le plan, des objecteurs de conscience quakers étant automatiquement exemptés et alloués à la FAU. Les quakers se sont cependant fortement opposés à un tel traitement spécial ; non seulement ils considéraient vraiment l’objection comme une question de conscience individuelle, mais ils ont aussi fortement senti que tout le monde avait également le droit d’avoir de telles objections, qu’ils aient une formation religieuse ou pas. Finalement il y eut de fortes tentatives de mettre la FAU sous contrôle militaire étroit et quelques membres fondateurs ont objecté que leur fonction était en effet associée de trop près au fonctionnement réel de la machine de guerre, renvoyant à l’arrière les blessés en première ligne aussi rapidement que possible ; ils ont démissionné et sont retournés en prison au Royaume-Uni. Tous ont raconté que près de mille quakers faisaient parti des 16 000 objecteurs de conscience n’ayant pas rejoint les forces armées. Seulement 83 quakers ont été rejetés par les tribunaux, un taux bien plus bas que pour d’autres objecteurs. La majorité a servi dans la FAU ou effectué d’autres services civils de remplacement.

Quelques-uns cependant ont refusé d’exécuter toute forme de service de substitution et on estime à 279 le nombre des quakers parmi les 6 271 objecteurs de conscience qui ont été emprisonnés, beaucoup ont été condamnés aux travaux forcés, cousant des sacs postaux ou cassant des pierres dans les carrières. Le traitement des objecteurs de conscience emprisonnés était dur ; 60 en sont morts et 39 autres sont devenus fous, mais aucune données ne précise que ces chiffres incluaient des quakers.

La conscription a cessé un an ou deux après la fin de la guerre, mais a été réintroduite au début de 1939. Des exemptions ont été autorisées pour les objecteurs de conscience dès le début et bien que les “ conchies “ ( objecteurs de conscience ) aient beaucoup souffert de l’hostilité publique, les dispositions étaient beaucoup plus claires et moins vindicatives dès le début. Les réactions personnelles des quakers ont à nouveau varié. Beaucoup ont trouvé difficile de justifier leur position à l’écart de la lutte contre le nazisme, il y avait beaucoup moins d’objecteurs absolus ; en général, les groupes de quakers soutenaient à la fois les objecteurs de conscience et ceux qui s’étaient senti obligés de rejoindre les forces armées, mais il y eut quelques cas parmi ces derniers qui ont été formellement “ reniés “.

Plus encore que pendant la première guerre, les tribunaux ont été enclins à attribuer aux quakers un “ tampon “ de reconnaissance ; de nombreuses personnes, qui les ont par la suite rejoints, les avaient d’abord rencontrés quand eux-mêmes étaient objecteurs de conscience pendant la guerre ; mais ils avaient toujours une grande résistance à accepter un traitement spécial. J’ai personnellement rencontré des objecteurs qui ont reporté leur demande d’adhésion à après la guerre pour marquer qu’ils ne cherchaient pas simplement un chemin facile en dehors du service militaire. La Grande-Bretagne, en tout, a compté quelques 65 000 objecteurs de conscience pendant la seconde guerre mondiale ; sur les 1 281 quakers qui ont été jugés, 11 seulement ont été refusés complètement et 34 autres assignés au service non-combattant ; pratiquement la moitié a été soit inconditionnellement exemptée, soit autorisée à continuer ses occupations civiles. A nouveau de nombreux quakers ont servi dans l’Unité d’ambulance des amis, qui opérait dans le monde entier, surtout en Chine, ou dans le Service de secours des amis, dont les précurseurs étaient aussi revenus à la fin de la Première guerre mondiale.

Le quakerisme ne s’est pas, en règle générale, étendu largement à l’extérieur des pays anglophones. En dehors des Iles britanniques, les communautés quakers en Europe, totalisent ensemble seulement quelques centaines de membres. Les quakers européens ont été généralement des objecteurs de conscience quand la question s’est posée, mais ils ont été trop peu nombreux pour constituer une partie significative du mouvement. Ceci étant, on peut noter que Pierre Ceresole, le fondateur du Service civil international, était un quaker suisse. Un autre quaker, qui a joué un rôle important dans la fondation du mouvement de paix européen, était Henry Hodgkin, co-fondateur du Mouvement de la Réconciliation en Angleterre et dont la poignée de main avec un pasteur allemand sur le quai de la gare de Cologne le 4 août 1914 a posé les bases du Mouvement international de la Réconciliation.

Aujourd’hui, très peu, sinon aucun, objecteurs de conscience quakers souffrent de persécution. Il est probable que plus de 90 % des objecteurs actuellement en prison sont des Témoins de Jéhovah. La différence essentielle est que les Témoins de Jéhovah énoncent sciemment à travers le globe leur version de la vérité pour la répandre, alors que la plupart des quakers reculent devant un tel prosélytisme. Et la grande majorité des quakers vit dans des pays qui ont maintenant supprimé la conscription. En revanche, les quakers continuent de travailler pour le droit à l’objection de conscience au service militaire pour tous, quel que soit le chemin qui les a amenés à cette objection. Ils le font au niveau international, un bureau de quakers a ouvert à Genève à l’époque de la Société des Nations et les quakers ont été l’une des premières organisations non gouvernementales (ONG ) à être accréditée à la nouvelle Organisation des Nations unies.

L’objection de conscience au service militaire a été l’une des questions sur lesquelles ils sont intervenus dès le début et continué d’un bout à l’autre à être l’une des ONG qui a travaillé le plus assidûment sur la question. Le Conseil des quakers sur les Affaires européennes, établi à Bruxelles au début des années 1980, a aussi travaillé sur la question et est affilié au Bureau européen pour l’objection de conscience. Il a réussi notamment, avec succès, en présentant le cas de la Grèce, en vertu de la Charte sociale européenne, pour ses dispositions discriminatoires sur le service de substitution.



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